Par: Michelle Létourneau, M.Ps.
Commission scolaire Sault-St-Louis
Ce texte a été écrit dans le but d'aider les personnes touchées par le décès naturel et soudain d'un élève de secondaire V. Cet événement malheureux a été des plus bouleversants pour les élèves de secondaire V qui ont réagi avec beaucoup d'intensité émotionnelle (pleurs, isolement ou regroupement de quelques élèves à travers le Collège, plaintes physiques, incapacité à assister aux cours ou à effectuer les examens prévus, absences, errance, manifestations verbales et physiques de colère, forte tristesse).
1) Une note au personnel a été envoyée par le directeur, le lendemain du décès de l'élève. Cette note spécifiait les causes du décès et demandait aux enseignants de respecter l'intensité émotionnelle des élèves. L'autorisation de quitter la classe devait être donnée aux élèves qui demandaient de se retirer. L'enseignant devait en informer la direction.
Des examens étaient prévus cette semaine. Ils n'ont pas été annulés mais les élèves qui se sentaient incapables de les faire le mentionnaient à la direction qui les en libérait. Ils devaient les reprendre quelques jours plus tard. Les élèves ont dit par la suite qu'ils avaient vraiment apprécié d'être laissés libres de vivre leurs émotions à tout moment pendant la journée au Collège.
2) Toutes les personnes ressources du Collège (enseignants du Mieux-Vivre, infirmière, animateurs de la vie étudiante et de pastorale, psychologue) se sont mobilisées à chaque jour pour accueillir les élèves qui se retiraient de leur classe.
3) Une rencontre de deux heures s'est tenue le vendredi matin réunissant une vingtaine d'élèves identifiés comme étant les plus affectés par l'événement. Cette rencontre était animée par une psychologue consultante en intervention de deuil collectif et par la psychologue de l'école.
Le but de la rencontre était de diminuer l'impact émotif des chocs et stress intenses vécus chez les élèves. Ils ont partagé ensemble les différents types de réactions aux plans physique, cognitif, émotif et comportemental observés au cours des derniers jours. Les élèves se sont facilement exprimés. Ils ont parlé de leurs immenses difficultés à accepter ce malheur et à fonctionner sous l'effet du choc de la mort d'un des leurs. Ils ont dit par la suite que cette rencontre les avaient aidés à se décharger d'une lourdeur et que leur fin de semaine avait été plus facile à supporter.
4) Une rencontre d'une heure s'est tenue le lundi suivant. Elle était animée par les 2 psychologues et était offerte à tout le personnel du Collège dans le but de les accueillir eux aussi face à la situation, de parler des façons d'accepter que les élèves soient perturbés pour un certain temps, de voir à être sensible à leur peine et de discuter des façons d'intervenir afin d'aider les élèves à résoudre leur deuil comme adolescents. Il en est ressorti ceci:
Les élèves ont grandement besoin de compréhension de la part de leurs enseignants, qui doivent être sensibles à ce qu'ils vivent.
Il faut aider les élèves à éviter d'autres sources de stress, car le choc émotif représente un stress intense pour eux. Ils peuvent passer d'un extrême à l'autre au plan émotif pour un détail survenu dans leur quotidien car ils sont hypersensibles aux frustrations.
Tout rituel de groupe est bénéfique aux élèves car cela leur permet d'agir leurs émotions.
Nous devrons surveiller de près les élèves qui ne récupéreront pas et les confronter à leurs échecs et détérioration. Une référence vers des professionnels leur sera alors suggérée.
Définition
L'ensemble des réactions affectives, psychologiques et comportementales suite à toute forme de perte.
Un processus dynamique qui évolue selon des phases distinctes et bien souvent prévisibles.
Un travail de désinvestissement de l'être perdu, par son retrait émotif, pour rendre possible l'établissement de nouveaux liens d'attachement, soit la possibilité de réinvestir d'autres objets d'amour.
Le deuil se caractérise par:
1) Un profonde et douloureuse tristesse;
2) Une diminution d'intérêt pour le monde extérieur;
3) Une perte temporaire de la capacité d'aimer un nouvel objet;
4) L'abandon de toute activité qui n'est pas en relation avec le souvenir du défunt.
Cela implique quatre tâches spécifiques :
1) L'acceptation de la réalité de la perte;
2) L'expression de la douleur reliée à cette perte;
3) L'adaptation à un environnement dans lequel le défunt est absent;
4) Le retrait et l'énergie émotionnelle de cette relation et le réinvestissement de cette énergie dans d'autres relations.
Les phases du processus de deuil:
"Les études de Lindemann (1944) sur les personnes ayant à vivre le deuil d'une personne chère démontrent en effet des phases un peu semblables à celles de personnes atteintes de maladies terminales. Il y a d'abord une phase de choc, avec un sentiment d'incrédulité à l'égard de ce qui arrive, suivie d'une phase de tristesse lucide, accompagnée de sentiments d'impuissance, de culpabilité, de désespoir et d'une sensation de vide. La troisième phase consiste en une récupération progressive où la personne fait son travail de deuil, c'est-à-dire se libère progressivement des liens affectifs qu'elle entretenait avec le défunt, se réajuste à son milieu et noue de nouvelles relations" (Lalonde, Grunberg, 1988, p.174).
Madame Lynda Pomerleau, psychologue, parle de quatre phases: (atelier présenté en juin 1994 au Congrès de la Corporation professionnelle des psychologues du Québec, titre: Les enfants et les adolescents en deuil à la suite d'un suicide). Elle parlait aussi du déroulement du deuil suite à une mort naturelle. Voici cette partie de l'atelier. Quelques éléments ont été ajoutés par Madame Marie-France Auclair.
1) Phase d'engourdissement
choc momentané à l'annonce de la mort
refus partiel de l'acceptation de la réalité de la perte
les réactions varient selon l'individu: figé, isolé, hyperactif, détresse externe par des cris
durée: de quelques heures à quelques jours.
2) Phase de perturbation
l'endeuillé réalise la mort rationnellement seulement
il recherche le défunt physiquement car la permanence de la perte n'est pas acceptée émotivement
il y a alternance entre deux états d'esprit: l'espoir de retrou-ver la personne perdue (errance) et l'impossibilité de la retrouver. Cela soulève des sentiments d'angoisse, de chagrin, de colè-re, d'abandon
la colère peut être déplacée sur d'autres personnes
un examen répété du comment et du pourquoi de la perte s'est produite
de nombreux symptômes phy-siques: grippe, fatigue, insom-nie, nausées, maux de tête, perte d'appétit, etc.
une préoccupation constante avec le souvenir du défunt
durée: environ trois mois.
3) Phase de désespoir
reconnaissance intellectuelle et émotive de la permanence de la perte
l'insécurité engendre le désespoir. La désorganisation augmente la dépression, la colère, la culpabilité et l'impuissance
isolement: la vie sociale devient limitée
épuisement de l'entourage
sentiment d'ambivalence (amour - haine) envers le défunt; on lui en veut d'être parti, de nous avoir abandonné
l'endeuillé doit apprendre à vivre sans l'autre, à se redéfinir
durée: autour d'un an.
4) Phase de réorganisation
l'endeuillé apprend à vivre sans la personne perdue
il développe à nouveau de l'intérêt pour le monde extérieur
il apprend à créer des nouveaux liens d'attachement
processus d'une durée moyenne de 1-1/2 - 2 ans.
Différentes variables influencent le déroulement du deuil :
L'âge de la personne qui décède
Le lien avec la personne (parent, enfant, conjoint, ami)
La nature de l'attachement: la durée de la relation, le degré de l'attachement et de l'ambivalence (amour - haine) envers le défunt et le lien de dépendance conditionnent le déroulement du deuil
Les circonstances entourant le décès; (décès soudain ou non)
L'histoire personnelle de l'endeuillé: particulièrement en ce qui a trait aux pertes, comment il les a vécues et résolues
La personnalité de l'endeuillé: son mode d'attachement, sa tolérance au stress, sa capacité d'exprimer ses émotions, ses mécanismes d'adaptation, son âge et son sexe, sa nationalité
L'absence ou la présence d'un soutien social.
Donc, l'intensité des réactions de même que la durée de chaque phase sont très variables selon les individus. Les phases du deuil sont plus longues si les liens entre la personne décédée et les personnes endeuillées étaient très proches. Si le lien affectif entre les deux personnes était significatif, il y a une perte et un processus de deuil s'ensuivra.
Il peut également y avoir chez d'autres personnes des réactions émotives assez désorganisantes qui sont vécues en dehors d'une réaction de deuil, c'est-à-dire que des personnes qui n'étaient pas très liées à la personne décédée peuvent mal réagir pendant un certain temps. Cela s'explique par le fait que des angoisses reliées à des traumatismes semblables déjà vécus sont éveillées par cet événement.
Il s'agit alors pour l'enseignant ou le professionnel impliqué de s'asseoir avec l'élève qui se désorganise et de l'aider à se retrouver face à sa réalité quotidienne, tout en adoptant une attitude compréhensive. Il faut appliquer la discipline demandée par le Collège (ou autre institu-tion) et encadrer l'élève pour qu'il puisse planifier et organiser son travail scolaire. Il faut le suivre et le supporter afin qu'il respecte les échéances requises et les règlements du Collège. Si la détérioration persiste, il faut le confronter et lui recommander de consulter un professionnel de la santé.
Quatre facteurs favorisent l'aggravation du processus de deuil :
Une relation d'attachement au défunt marquée d'ambivalence et de dépendance
Des circonstances de mort soudaine, violente ou socialement inacceptable
Une vulnérabilité personnelle de l'endeuillé au stress en terme d'histoire de vie, antérieure et postérieure au décès
Une absence de support social adéquat.
Un état de stress post-traumatique peut se développer lorsqu'une personne a vécu un malheur important comme la mort d'un(e) ami(e) proche.
Le DSM-III le définit comme suit:
"Il consiste principalement en l'apparition de symptômes caractéristiques après l'expérience d'un ou plusieurs événements traumatiques, qui se situent en dehors de la gamme des expériences humaines habituellement considérées comme normales. Ces symptômes caractéristiques sont: le fait de revivre l'événement traumatique, accompagné d'un appauvrissement des réponses à l'environnement, au monde extérieur, avec, en plus, une variété de symptômes du système nerveux autonome et des perturbations affectives ou cognitives." (p. 238 de la version complète)
"Les symptômes sont de divers ordres: sursauts au moindre bruit, pertes de mémoire et difficultés de concentration, troubles du sommeil et sentiments de culpabilité: on remarque habituellement deux types de réactions possibles: une réaction aiguë après l'événement stressant et une réaction chronique plus tardive." (Lalonde, Grunberg, 1988, p.178)
. Aspect affectif:
Écoute et réconfort émotif
. Aspect cognitif:
Information au sujet du déroulement du deuil (phases et réactions) afin de valider ses comportements.
. Aspects physique et psychologique:
Accès aux différentes ressources psychosociales et médicales.
Bref, le besoin principal est un soutien social pour se confier. Ceci permet d'organiser, de structurer et de trouver un sens à son expérience et d'atténuer les conséquences physiques et psychologiques liées au deuil.
La résolution des tâches d'un deuil habituel requiert:
l'acceptation de la réalité de la perte
l'expression du chagrin
la clarification de toute situation inachevée avec la personne décédée
et surtout l'identification et la résolution des conflits reliés à la séparation.
(telles que recommandées par les psychologues du Collège)
Accueillir ce que les élèves vivent tel quel: il est mieux d'exprimer ses émotions au moment présent que plus tard car les dommages sont plus importants quand les émotions sont retardées et refoulées.
Il faut légitimer et respecter l'expression des émotions quelles qu'elles soient: impuissance, angoisse, révolte, inquiétude, tristesse.
Il faut nommer les émotions, ne pas les raisonner. L'anxiété et la peur peuvent être très fortes et peuvent s'exprimer directement ou par des malaises physiques. Les élèves doivent comprendre cela.
Laisser la liberté aux élèves d'agir leur peine symboliquement par un rituel de groupe (ex.: Au Collège, les amis et autres élèves moins proches ont écrit des lettres au jeune décédé et les ont collées à l'intérieur de son casier. Devant la porte ouverte du casier, ils venaient se recueillir au besoin devant ces lettres et photos avec des amis).
Recommander aux élèves de penser à se faire du bien et à se reposer: être à l'écoute de leurs sentiments, être patient, se tourner vers un adulte avec lequel ils sont à l'aise, éliminer les autres sources de stress (ex.: ne pas visionner de films violents ou d'horreur car ils sont trop fragiles pour un certain temps), bouger physiquement et faire de l'exercice.
Aider les élèves à réinvestir graduellement dans leurs activités à l'école et ailleurs.
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